La nature comme vitrine : des parcs urbains inégaux
On juin 11, 2026 by labo recherche Standardpar Nadine Louahdi, Myriam El Rhoubari, Sara Azzat

La ville est souvent pensée comme l’espace de l’artificialisation par excellence : bétonisation, densification, destruction des milieux naturels et domination technique de l’environnement. Pourtant depuis plusieurs siècles , les sociétés urbaines cherchent paradoxalement à réintroduire la nature au cœur même des espaces qu’elles ont transformés. Cette volonté se matérialise notamment à travers le développement des parcs urbains, devenus aujourd’hui des éléments centraux de l’aménagement des métropoles contemporaines. Présentés comme des espaces de respiration , de détente , de biodiversité et de reconnexion au vivant , les parcs occupent désormais une place majeure dans les discours politiques et écologiques. Dans un contexte de réchauffement climatique , de pollution urbaine et d’augmentation des inégalités environnementales , ils apparaissent même comme des solutions indispensables aux villes durables.
Cependant, derrière cette image positive de la “nature en ville” se cachent des réalités plus complexes. Le parc urbain n’est pas seulement un espace naturel préservé, mais aussi un espace aménagé, organisé et contrôlé par les sociétés humaines. Des lieux comme Jardin Nouzhat Hassan ou Jardin Exotique de Bouknadel montrent par exemple comment certaines formes de nature sont recréées au sein des villes marocaines. De plus, les parcs urbains révèlent aussi certaines inégalités présentes dans la ville, notamment dans leur répartition et leur accès selon les quartiers. Ainsi, la “nature en ville” ne constitue pas seulement une question environnementale, mais aussi un véritable objet géographique et social.
Dans ce contexte, il est possible de se demander dans quelle mesure les parcs urbains représentent une véritable réintroduction de la nature dans la ville, ou au contraire une construction artificielle répondant à des objectifs humains précis.
Afin de répondre à cette problématique, cette étude analysera d’abord la manière dont la nature est reconstituée dans les espaces urbains. Elle montrera ensuite que les parcs reflètent certaines inégalités et logiques sociales propres à la ville. Enfin, elle s’intéressera au rôle politique et environnemental que joue aujourd’hui la nature urbaine dans les métropoles contemporaines.
I. Des parcs reconstitués :
A. La ville détruit la nature puis la réinvente
Avec l’urbanisation et l’industrialisation du XIXe siècle, les villes se développent rapidement et prennent de plus en plus de place sur les espaces naturels. Les activités humaines transforment alors profondément les paysages : les forêts reculent, les sols sont artificialisés et la nature devient de moins en moins présente dans les centres urbains. Pourtant, au moment même où la ville détruit cette nature, elle cherche aussi à la recréer sous une nouvelle forme à travers les parcs et jardins urbains.
Les premiers espaces verts modernes apparaissent d’abord sous la forme de jardins botaniques. Leur objectif principal n’est pas le loisir mais l’étude scientifique du vivant. Les plantes y sont classées, observées et organisées selon une logique scientifique. La nature y est donc totalement maîtrisée par
l’homme. Ces jardins montrent déjà une volonté de recréer artificiellement un morceau de nature au sein de la ville.
Peu à peu, cette logique évolue avec la naissance des parcs paysagers. Contrairement aux jardins botaniques très ordonnés, ces nouveaux espaces cherchent à donner l’illusion d’une nature plus libre et plus sauvage. Les chemins sont sinueux, les plans d’eau paraissent naturels et la végétation est organisée pour imiter des paysages spontanés. Cependant, cette “nature sauvage” reste entièrement pensée et aménagée par l’homme. Elle constitue donc une véritable mise en scène de la nature destinée aux habitants des villes.
Les parcs urbains deviennent alors des lieux essentiels dans les villes modernes. Ils permettent à la population de se promener, de se détendre et d’échapper temporairement à l’environnement urbain dense et industriel. Ainsi, même lorsqu’elle détruit la nature originelle, la ville tente de la recréer sous une forme artificielle adaptée aux besoins urbains.
Le développement des parcs urbains atteint son apogée avec Central Park, créé au XIXe siècle à New York. Aujourd’hui considéré comme l’un des plus célèbres parcs du monde, Central Park donne souvent l’impression d’être un immense espace naturel préservé au cœur de la ville. Pourtant, il s’agit en réalité d’une nature entièrement construite et organisée par l’homme.
Dans l’article De Mount Auburn à Central Park, aux origines du park movement, Yves Figueiredo explique que Central Park ne constitue pas une création isolée mais l’aboutissement du park movement. Ce mouvement repose sur la diffusion progressive d’un modèle de parc urbain à travers les États-Unis. L’auteur montre notamment que les premiers modèles de ces espaces verts viennent des cimetières paysagers comme Mount Auburn Cemetery.
Ces cimetières connaissent un grand succès auprès de la population car ils proposent déjà des paysages verdoyants, des promenades et une atmosphère paisible loin du bruit des villes industrielles. Ils deviennent rapidement des références pour imaginer les futurs parcs urbains. L’article précise d’ailleurs qu’ils sont “rapidement copiés dans tout le pays”. Ainsi, lorsque Central Park est créé, les habitants connaissent déjà ce type d’espace paysager.
Central Park reprend donc plusieurs caractéristiques de ces modèles antérieurs : grandes allées de promenade, lacs artificiels, espaces boisés et paysages soigneusement organisés pour paraître naturels. Tout y est pensé afin de produire une impression de nature sauvage alors qu’il s’agit en réalité d’un décor construit. La nature y devient alors une véritable scénographie urbaine.
Ce modèle connaît ensuite une diffusion internationale. De nombreuses villes s’inspirent de Central Park pour aménager leurs propres espaces verts. Le parc urbain devient ainsi un symbole de modernité et un élément essentiel de l’organisation des grandes villes contemporaines.
Cette logique de nature reconstituée ne concerne pas uniquement les villes occidentales. On la retrouve également au Maroc avec les Jardins Exotiques de Bouknadel, situés près de Rabat. Créés dans les années 1950 par Marcel François, ces jardins illustrent parfaitement l’idée d’une nature artificiellement reconstruite et mise en scène.
Les Jardins de Bouknadel s’inspirent directement du modèle des jardins exotiques européens. Leur objectif est de recréer différents paysages du monde dans un seul espace. Selon l’article Les Jardins exotiques de Bouknadel : un paysage poétique près de Rabat, le visiteur peut effectuer un véritable
voyage à travers plusieurs continents sans quitter le Maroc. Cette volonté de dépaysement montre que la nature y est pensée comme une expérience culturelle et visuelle.
Le site rassemble ainsi de nombreux espaces inspirés de cultures étrangères. On y trouve par exemple des jardins japonais et chinois, des zones tropicales évoquant le Congo, le Brésil ou la Polynésie, ainsi qu’un jardin andalou. Chaque espace tente de reproduire l’ambiance et les paysages d’autres régions du monde grâce à des plantes exotiques, des bassins, des ponts et différents éléments décoratifs.
Cette immersion est renforcée par la mise en scène architecturale du lieu. Les constructions typiques et les décors spécifiques permettent au visiteur d’avoir l’impression de voyager d’un pays à un autre. Les Jardins de Bouknadel apparaissent donc comme un véritable “jardin-monde” fondé sur l’accumulation d’espèces exotiques et la reconstitution artificielle de paysages étrangers.
Cependant, comme dans le cas de Central Park, cette nature reste totalement fabriquée. Les paysages ne sont pas naturels mais recomposés selon une vision esthétique et culturelle précise. Les Jardins de Bouknadel montrent ainsi comment la ville moderne transforme la nature en décor organisé destiné à produire du rêve, du voyage et du dépaysement.
Les parcs et jardins urbains montrent que la ville entretient une relation complexe avec la nature. Alors qu’elle contribue souvent à la faire disparaître à travers l’urbanisation, elle cherche ensuite à la recréer artificiellement sous différentes formes. Des jardins botaniques aux grands parcs paysagers comme Central Park, puis aux Jardins exotiques de Bouknadel, la nature urbaine apparaît donc comme une construction humaine soigneusement pensée et scénarisée. Ces espaces répondent à des besoins esthétiques, sociaux et culturels tout en devenant aujourd’hui des éléments essentiels des villes durables.
B. Une nature sous contrôle total
Les parcs et jardins urbains donnent souvent l’impression d’être des espaces naturels libres et spontanés. Pourtant, derrière cette apparence de nature paisible se cache une organisation extrêmement précise. La nature présente dans ces espaces est pensée, contrôlée et mise en scène par l’homme. Les paysages urbains ne sont donc pas naturels au sens strict : ils sont construits par des choix politiques, esthétiques et scientifiques.
De manière générale, les parcs et jardins relèvent d’une nature entièrement organisée. Rien n’y est laissé au hasard : les cheminements sont imposés, la circulation des visiteurs est pensée à l’avance et les espaces sont soigneusement cadrés. Les pelouses, les perspectives ou encore les points de vue sont aménagés afin de produire une expérience précise du paysage.
Cette maîtrise concerne également le vivant lui-même. La végétation est entretenue, taillée et sélectionnée tandis que la faune est régulée afin de préserver l’équilibre voulu par les gestionnaires des espaces verts. Ainsi, même lorsque les parcs cherchent à imiter une nature sauvage, celle-ci reste totalement contrôlée par l’activité humaine.
Cette idée apparaît dans l’article Pour un paysage du paysage publié dans la revue Économie rurale. Le texte explique que le paysage est aujourd’hui au cœur de l’aménagement du territoire et qu’il fait l’objet d’actions destinées à “corriger ou orienter les évolutions”. Cela montre que la nature urbaine
n’est pas laissée à elle-même mais transformée en permanence par différents acteurs : paysagistes, urbanistes, institutions ou pouvoirs politiques.
Cette réflexion rejoint également les travaux du géographe Georges Bertrand dans Le paysage comme science diagonale. Selon lui, le paysage permet de penser les relations entre les sociétés et la nature, ce qui signifie qu’il est toujours “humanisé”. Le paysage n’est donc jamais purement naturel puisqu’il résulte toujours d’une intervention humaine.
Cette organisation des espaces verts s’accompagne également d’une déterritorialisation du vivant. Les espèces présentes dans les parcs ne sont pas forcément locales : elles sont souvent sélectionnées, importées puis déplacées d’un territoire à un autre afin de répondre à des objectifs esthétiques ou paysagers.
Dans de nombreux jardins urbains, des plantes tropicales, asiatiques ou méditerranéennes coexistent alors dans un même espace artificiel. La nature devient ainsi un assemblage mondial recomposé par l’homme. Les espèces sont maintenues dans un cadre artificiel où leur présence dépend entièrement de l’entretien humain.
Cette idée est développée par le paysagiste Gilles Clément à travers le concept de “jardin planétaire”. Selon lui, le monde contemporain se caractérise par une circulation permanente des espèces végétales à l’échelle globale. Les paysages modernes deviennent alors des espaces hybrides où les frontières naturelles traditionnelles disparaissent progressivement.
L’article Pour une esthétique écologique du paysage publié dans la Nouvelle revue d’esthétique montre également que cette mondialisation du vivant traduit une volonté humaine de maîtriser et redistribuer la nature. Les sociétés contemporaines sélectionnent les espèces qu’elles souhaitent valoriser et organisent leur présence dans les paysages urbains. La nature devient donc un objet de gestion globale.
Enfin, un parc urbain n’est pas seulement un espace aménagé : il constitue aussi une représentation construite de la nature. Les paysages urbains reposent sur une véritable mise en scène destinée à produire une illusion de naturel. Les formes des jardins, les couleurs, les points de vue et les perspectives répondent à des codes esthétiques précis.
Dans l’article À l’épreuve du paysage : constructivisme savant et sens commun constructiviste, le sociologue Danny Trom explique que le paysage n’est pas quelque chose de “donné” naturellement mais une construction produite par le regard et les représentations sociales. Autrement dit, ce que les sociétés considèrent comme un “beau paysage” dépend de valeurs culturelles et historiques.
Cette idée rejoint les travaux du philosophe Alain Roger, pour qui la nature devient paysage grâce à un processus d’“artialisation”. Selon lui, la nature doit être transformée esthétiquement par l’homme avant d’être perçue comme un paysage.
Le paysage apparaît également comme une construction sociale dans l’article Paysage et cadre de vie. Celui-ci montre que les paysages résultent des interactions entre les sociétés et leur environnement. Ils reflètent donc les choix culturels, économiques et politiques des groupes humains.
Les travaux de Pierre Donadieu vont dans le même sens : le paysage constitue un outil de gestion et de projet utilisé pour organiser les territoires. Les espaces verts ne servent donc pas uniquement à préserver la nature mais aussi à structurer les villes et orienter les usages des habitants.
Enfin, les recherches en écologie du paysage menées par Jacques Baudry et Françoise Burel montrent que les paysages sont des systèmes fonctionnels structurés par l’activité humaine. Les corridors écologiques, l’organisation des espaces végétalisés ou encore la gestion de la biodiversité résultent de décisions humaines précises.
Les parcs et jardins urbains ne sont donc pas des espaces de nature “pure”. Ce sont des espaces organisés, contrôlés et profondément humanisés. Les espèces y sont sélectionnées et déplacées à l’échelle mondiale, tandis que les paysages eux-mêmes sont construits selon des logiques esthétiques, politiques et culturelles.
Comme le montrent de nombreux travaux scientifiques, la nature urbaine devient ainsi un objet culturel et social. Les parcs ne représentent pas simplement un fragment du monde naturel : ils constituent avant tout une création des sociétés humaines destinée à organiser, représenter et mettre en scène la nature.
II. Des parcs urbains inégaux
A. Une géographie des parcs urbains qui reproduit les inégalités
Si Rabat affiche officiellement une dotation en espaces verts supérieure aux normes de l’OMS, cette moyenne agrégée masque des écarts intra urbains considérables. La ceinture verte représente certe 1063 ha, soit le double de la norme imposée par l’OMS, mais cet outil politique masque des écarts urbains. Par ailleurs, certains quartiers concentrent des parcs récents, modernes et entretenus, tandis que les quartiers les plus populaires n’ont pas d’infrastructures équivalentes. Par exemple, aux alentours d’Agdal et de Hay Ryad sont concentrés à la fois le jardin d’essais, la forêt urbaine Ibn Sina, la forêt Moulay Abdellah, etc. ainsi que des parcs résidentiels éparpillés dans les quartiers les plus aisés. D’autre part, dans des quartiers comme Al Akkari ou Diour Jamaa les parcs urbains sont quasi-inexistants, et les vestiges d’anciens parcs s’apparentent désormais plutôt à des friches ou des terrains vagues mal entretenus. Ces inégalités socio-spatiales sont d’autant plus importantes que Yacoub Al Mansour -dans la même condition- abrite près de 40% de la population rbati, et environ 60% des jeunes de Rabat. Cela signifie que ces populations, déjà précaires, ne bénéficient même pas de présence de nature en ville, ou du moins non sans être forcées à se mouvoir. Ainsi, les espaces verts rbatis sont “attribués” à des populations selon leur lieu de résidence. De plus, bien que le programme “Rabat ville lumière” ait été inauguré en 2014, les seuls réalisations emblématiques engendrées par ce dernier sont concentrées sur des zones à fort potentiel immobilier voire touristique, et non pas dans les marges populaires. Ainsi, l’aménagement des berges du bouregreg ou de la corniche ont pour but principal d’encourager les investisseurs, non pas les habitants. L’aménagement des berges du bouregreg du côté de Salé, permet également de cacher les quartiers populaires périphériques à la médina de Salé. Là encore, les parcs urbains accentuent les inégalités socio-spatiales, la fragmentation socio-spatiale et contribuent à marginaliser les quartiers les moins aisés. Enfin, bien que le ratio superficie des espaces verts par habitant au niveau de la ville de rabat s’établit à 75m²/habitant selon le ministère de l’urbanisme, cet indicateur possède plusieurs limites. Tout d’abord, il ne mesure ni la qualité (entretien, ombre, bancs), ni l’accessibilité (distance à pied, éclairage nocturne, horaires), etc.
Néanmoins, Rabat n’est pas un cas isolé. Des Etats-Unis à la Chine en passant par le Brésil et l’Allemagne, la distribution des espaces verts est marquée par de fortes disparités, qui se transforment en véritable enjeu de justice environnementale. Le cas parisien illustre pourtant un paradoxe. Contrairement à ce que l’on pourrait penser au vu du début de ce développement, les zones les moins bien dotées en espace verts en Ile-de-France ne coïncident pas systématiquement avec les zones les plus défavorisées. Laffond et al. (2020) montrent ainsi qu’une politique de verdissement ciblant les secteurs manquant de parcs peut, en réalité, profiter en priorité aux ménages les plus aisés. Ce résultat invite à questionner la portée réelle des politiques de verdissement de Rabat, augmenter la surface verte d’une quartier ne garantit pas que ses habitants en seront les premiers bénéficiaires. Par ailleurs, la création de parcs, d’autant plus s’ils sont de bonne qualité et bien entretenus peut entraîner sur le long terme une hausse des loyers suivie de l’expulsion des habitants d’origines pour laisser place à des populations plus aisées. Ce processus, formalisé par Isabelle Anguelovski s’apparente à de la “green gentrification”, de l’éco-gentrification. Néanmoins, la situation de Paris doit être en partie nuancée, dans les quartiers populaires qui conjuguent haute densité de population et mauvaises conditions de logement les espaces verts sont peu présents et de moindre qualité. Dans ces zones, pauvreté est souvent synonyme de désert vert, tout comme à Rabat. Ce lien entre pauvreté et désert vert n’est d’ailleurs pas propre à une ville ou un pays. Comme le montre une étude publiée dans Belgeo en 2025, si les groupes sociaux étaient répartis de manière équivalente dans l’espace urbain, leur exposition aux aménités environnementales le serait également. Autrement dit, la carte des espaces verts n’est pas indépendante de la carte des revenus. A Rabat, cette superposition est particulièrement visible: les quartiers d’Agdal, Souissi, ou Hay Riad concentrent à la fois les ménages les plus aisés et l’essentiel de l’offre verte qualitative, tandis que Yacoub Al Mansour ou Al Akkari cumulent densité de population, précarité et quasi-absence de parcs aménagés.
Dans une ville officiellement « verte », l’espace vert reste donc un privilège de quartier. Ces inégalités s’inscrivent dans une une structure duale de la ville marocaine héritée de la colonisation. La ville marocaine s’est construite sur une tripartition précise: des quartiers calqués sur le modèle européen, attirants les populations les plus aisées; la médina, vieille-ville et coeur de la ville, densément peuplée et des quartiers relégué, ayant abrité des bidonvilles, et regroupant désormais les populations plus précaires. Cette logique coloniale de ségrégation continue de structurer, un siècle plus tard, la distribution des aménités urbaines. À Rabat, les quartiers qui concentrent aujourd’hui l’essentiel de l’offre verte qualitative sont précisément ceux qui ont bénéficié, dès l’époque du Protectorat, d’un urbanisme de prestige pensé pour les populations européennes. Les parcs de ces quartiers offrent également une liberté totale à ses visiteurs. Entretenus, sécurisés, offrant des services et souvent praticables à toute heure par les populations voisines, ils s’intègrent réellement aux dynamiques des quartiers où ils se trouvent, rendant l’accès à la nature quotidien pour ces populations. Bien que certains soient payants -notamment dans les quartiers comme Souissi, Agdal ou Hay Riad ce tarif est souvent symbolique pour les visiteurs habituels du parc, ne bloquant ainsi l’accès qu’aux populations les moins aisées désirant y aller. De l’autre côté, dans les quartiers comme Hay Doum, Al Akkari et Mabella, les espaces verts s’apparentent plutôt à des lopins de terre parsemés dans le quartier. Ainsi, entre terrains vagues, abords de mosquée, et arbres au bord des routes, la nature impose sa présence à certains endroits et remplit parfois sa fonction sociale, mais aucun investissement public ne permet d’instaurer de réelles zones “vertes” dans ces quartiers. Les berges du Bouregreg, abritant anciennement des populations précaires de Rabat-Salé se sont transformées en vitrine à travers une appropriation informelle des commerces et loisirs alentour comme la pêche ou la traversée en barque. En effet, pendant des décennies le projet Bab Al Bahr a permis la construction de la marina, de différents hôtels,, de lotissement “standing” et de centres de loisirs, tels des parcours de
golf. Ainsi, cet espace a connu une expropriation douce au nom de la “valorisation territoriale”. Enfin, la présence d’espaces verts devient un réel marqueur de distinction résidentielle. Si Souissi peut être vendu comme un quartier regroupant des “villas avec parcs arborés”, Yacoub Al Mansour sera plutôt associé à un quartier marqué par “des immeubles abîmés et des ruelles taggées”. La présence de parcs urbains, peu importe leur taille, s’intègre désormais au discours immobilier comme argument de séduction des classes fortunées.
B. Des usages conflictuels qui trahissent la nature sociale du parc urbain
À Rabat, la fréquentation des espaces verts varie autant selon le quartier que selon le moment de la journée, le genre ou l’âge des usagers, autant de variables qui dessinent une géographie sociale de l’usage. D’après une thèse de l’INAU, à Rabat, en 2018, on peut identifier différents types de profils. Des jeunes couples se promenant, aux adolescents jouant au football en passant par des personnes socialement déviantes voire délinquantes, ces profils ne se mélangent ni dans les mêmes espaces, ni aux mêmes horaires. Une segmentation sociale se forme ainsi. La présence de certains profils évolue également en fonction du temps. Ainsi, les berges du Bouregreg sont progressivement passées d’un espace de vie “ordinaire” qui réunissait les familles environnantes à une “scène” faite pour voir et être vu, notamment depuis l’aménagement de cette zone. Les usagers subissent subséquemment une sorte de sélection implicite (code vestimentaire, comportement attendu, etc.), séléction offrant à ces derniers un sentiment d’appartenance et de légitimité. Le parc urbain change également de fonction sociale selon le moment de la journée. En effet, ses usages diurnes et nocturnes sont totalement opposés. Ainsi, si la nuit les parcs se transforment en espace de liberté, offrant par exemple l’opportunité aux jeunes sans réel espace privé (domicile saturé et espaces de consommation coûteux) d’investir le parc la nuit de manière tolérée, surveillée -parfois-, mais jamais réellement institutionnalisée. Tandis que la journée, les parcs urbains des quartiers aisés de Rabat s’apparente davantage à des espaces de représentation sociale et de détente, on vient y voir et être vu, jogger, promener le chien ou surveiller les enfants… en somme l’usage de ces derniers est ordonné. Dans les quartiers les plus populaires, en revanche, les parcs seront investis par des vendeurs ambulants, des groupes d’hommes et des enfants jouant au football. Ainsi, au dela de cette fracture étroitement liée au lieu de résidence voire à la CSP, l’utilisation des parcs témoigne également d’une fracture de genre. Les travaux de Davis-Taïeb (1998) sur les stratégies féminines d’appropriation de l’espace public au Maroc montrent que le parc de quartier est perçu, par défaut, comme un espace masculin : les femmes seules ou en groupes y sont minoritaires, exposées à la pression sociale et au harcèlement. Un autre facteur dont découle l’inégalité verte est l’inégalité de mobilité. Il est par exemple quasiment impossible de rejoindre les parcs de Souissi ou de Hay Riad depuis Yacoub El Mansour ou El Akkari en transport en commun. Ainsi, même un parc techniquement gratuit est réservé à ceux ayant les moyens de s’offrir une voiture, de se payer un taxi et d’habiter à proximité.
Ainsi, plus que la répartition géographique et les fonctions, c’est la dynamique économique qui régit certains espaces verts qui dévoile le plus brutalement leur nature excluante. L’exemple le plus clair concerne les parcs urbains payants, tels que le Jardin Zoologique de Rabat. En rendant l’accès à ce dernier conditionnel au paiement d’un ticket, le bien collectif se transforme en un service de consommation, excluant systématiquement et automatiquement les ménages à faibles revenus. Par conséquent, l’aménagement de Rabat s’apparente plus à une stratégie de promotion territoriale. Les grands projets d’aménagement visent officiellement à « améliorer l’image et la compétitivité de la ville », mettant l’accent sur la végétation comme un outil de promotion territoriale pour le tourisme et l’augmentation de la valeur immobilière. Par ailleurs, certains espaces verts à Souissi et Hay Riad peuvent être qualifiés de « green enclosure » (enclos de verdure). Bien qu’ils soient techniquement
publics, leur accès est entravé par divers moyens (rues sans issue, surveillance, éloignement des transports publics). Ces parcs semi-privés, inclus dans les statistiques officielles, augmentent de manière factice les indices de verdissement sans réellement profiter aux communautés qui en ont davantage besoin. Rabat dépasse donc les normes de l’OMS, mais rend l’accès aux parcs urbains de qualité dépendant du niveau de revenu. Ce « paradoxe» de la ville verte payante met clairement en évidence que la stratégie verte de la ville est surtout élaborée pour des considérations d’image internationale, plutôt que pour l’équité sociale interne. Ce phénomène illustre ce que l’on trouve dans la littérature anglo-saxonne désignée sous le nom d’éco-gentrification : le fait qu’un espace vert soit gratuit ne signifie pas qu’il est réellement accessible sur le plan social. Des obstacles tels que la distance, le sentiment d’insécurité, le coût du transport ou la simple impression de ne pas avoir sa place dans un lieu sont également très efficaces.
Enfin, la tension entre gestionnaires et usagers ne se joue pas uniquement sur la question de l’accès, elle se rejoue à l’intérieur même du parc, dans la manière dont l’espace est ordonné, balisé et réglementé. Pour Lefebvre, il faut différencier “espace conçu” et “espace vécu”, si un parc institutionnalisé est pensé pour une contemplation silencieuse, certains usagers en font un terrain de football, un refuge nocturne ou encore un lieu de rassemblement informel. Cette divergence apparait également dans les règlements des parcs urbains. Ces règles sont héritées de normes bourgeoises empruntées aux figures fondatrices du parc moderne, comme Olmsted ou Haussmann au XIXe siècle. Ne pas marcher sur la pelouse, ne pas faire de bruit, interdire certaines activités jugées nuisibles, autant d’injonctions qui sanctionnent les usages populaires au profit d’une fréquentation « civilisée ». Ce cadre normatif n’est pas neutre socialement, et les études historiques sur le parc urbain américain montrent que ce sont les classes moyennes militantes qui ont non seulement construit les parcs, mais aussi établi les règles de comportement acceptable qui y avaient cours (NRPA, 1999). Rabat hérite de cette même logique via le modèle du jardin colonial français, importé par le Protectorat et jamais fondamentalement remis en cause. De surcroît, le cas des berges du Bouregreg illustre ce que l’on pourrait appeler une exclusion différée. Cette zone, préservée pendant des décennies de l’urbanisation mais aussi des politiques d’aménagement populaire a fini par être reconvertie en espace de standing à rentabiliser. La protection de cette zone a donc longtemps suivi des intérêts fonciers plutôt que des usages habitants. Cette logique de contrôle produit in fine une nature muséifiée, esthétiquement valorisée mais socialement inaccessible. Les parcs trop entretenus, ordonnés et signalisés invitent les populations à les traverser sans s’installer. La nature est valorisée, notamment esthétiquement mais elle est socialement inaccessible, des cheminements sont imposés, les pelouses protégées, et les usagers distinguent ainsi eux-mêmes les espaces de représentation et ceux d’appropriation libre, et de vie aux côtés de la nature. Ainsi, les parcs deviennent l’objet de conflits opposant plusieurs acteurs. Les gestionnaires institutionnels (Rabat Ville Verte et l’AAVB), les habitants des quartiers populaires qui cherchent à s’approprier les espaces verts, et les promoteurs immobiliers essayant de valoriser foncièrement la présence de parcs sont trois logiques distinctes, incompatible et opposées que le discours officiel met sous le tapis, en affirmant qu’ils sont “tous gagnant”. Ces tensions renvoient à ce que Brunet définit comme « l’exacerbation des contradictions entre acteurs aux intérêts divergents”. Loin d’être un espace consensuel, le parc urbain est donc le théâtre de rapports de force que le discours institutionnel tend à euphémiser. C’est précisément cette mise en scène officielle qu’il convient d’interroger, car si la nature est inégalement distribuée et socialement clivée, elle est aussi, et peut-être surtout, activement instrumentalisée.
III. Un parc instrumentalisé : le parc urbain entre pouvoir, marketing territorial et adaptation climatique
Dans les discours politiques comme dans les représentations collectives, le parc apparaît comme un symbole consensuel de bien-être, de modernité écologique et d’amélioration du cadre de vie. Pourtant, de nombreux géographes, sociologues et urbanistes ont montré que la nature urbaine n’est jamais “ neutre “. Derrière les arbres, les jardins et les promenades se cachent des rapports de pouvoir, des stratégies économiques et des choix politiques qui traduisent une certaine manière d’organiser la société.
C’est en ce sens que le parc peut être considéré comme un objet profondément ambivalent. Il répond certes à premier abord à des besoins environnementaux et sociaux, mais il participe également à la production politique de l’espace. Dans Le Droit à la ville (1968), Henri Lefebvre, philosophe et sociologue français, explique que l’espace urbain n’est jamais un simple décor neutre : il est produit par les groupes dominants afin d’organiser les pratiques sociales et de maintenir certaines formes de pouvoir. Selon lui, la ville moderne est façonnée par des logiques économiques et politiques qui hiérarchisent les populations et contrôlent les usages de l’espace. Le parc urbain participe pleinement à cette « production de l’espace » puisqu’il contribue à définir quels usages, quelles populations et quelles représentations de la nature sont valorisés dans la ville.
Les travaux du géographe économiste David Harvey prolongent cette réflexion. Dans From Managerialism to Entrepreneurialism: The Transformation in Urban Governance in Late Capitalism (1989), Harvey montre que les métropoles contemporaines adoptent des stratégies entrepreneuriales visant à renforcer leur attractivité économique. Les espaces verts deviennent alors des instruments de compétition entre villes : ils servent à attirer investisseurs, touristes et classes supérieures tout en valorisant le marché immobilier. La nature urbaine cesse d’être seulement un enjeu écologique ; elle devient aussi une ressource économique.
Cette instrumentalisation du vivant apparaît particulièrement visible dans les villes du Sud global, où les grands projets de « villes vertes » servent souvent à projeter une image internationale de modernité. Le cas de Rabat illustre fortement cette dynamique. Depuis les années 2000, la capitale marocaine cherche à se positionner comme une métropole internationale durable grâce à de vastes opérations d’aménagement mêlant patrimoine, espaces verts et infrastructures modernes. Le parc urbain y devient alors à la fois un outil de rayonnement politique, un levier économique et un symbole de modernisation territoriale.
A. Le parc comme instrument politique à travers l’histoire
Historiquement, les espaces verts urbains ne sont pas apparus pour protéger la biodiversité ou préserver la nature. Leur développement massif au XIXe siècle s’inscrit d’abord dans le contexte de l’industrialisation européenne et de l’explosion démographique des grandes villes. Par exemple, entre 1800 et 1900, la population de Londres passe d’environ 1 million à plus de 6,5 millions d’habitants, tandis que Paris dépasse les 2,7 millions à la veille de 1914. Cette urbanisation rapide entraîne surpopulation, insalubrité, épidémies de choléra et forte pollution atmosphérique.
Dans ce contexte émergent les politiques hygiénistes. L’hygiénisme désigne un courant médical, politique et urbanistique du XIXe siècle qui considère que la santé des populations dépend
directement de l’organisation de la ville. Les parcs sont alors conçus comme des « poumons urbains » capables d’assainir l’atmosphère et d’améliorer la santé publique.
Le philosophe et sociologue Michel Foucault analyse cette évolution dans ses travaux sur le “biopouvoir”, notamment dans Surveiller et punir (1975). Foucault montre que les politiques urbaines modernes ne servent pas uniquement à aménager la ville : elles permettent aussi de gérer les populations, de discipliner les comportements et d’encadrer les corps. Dans cette perspective, les parcs publics jouent un rôle de régulation sociale. Ils organisent les loisirs populaires, imposent certaines normes de comportement et limitent les tensions sociales dans des villes marquées par les inégalités et les risques sanitaires.
Les grands travaux du baron Haussmann à Paris illustrent parfaitement cette logique. Entre 1853 et 1870, plus de 600 kilomètres de voies sont percés et plusieurs grands parcs sont créés, notamment le bois de Boulogne et le parc des Buttes-Chaumont. Officiellement, ces aménagements visent à améliorer l’hygiène et la circulation de l’air. Mais de nombreux historiens montrent également qu’ils facilitent le contrôle militaire de la capitale après les révolutions du XIXe siècle : les larges avenues limitent la construction de barricades et permettent des déplacements rapides des forces de l’ordre.
L’historienne Françoise Choay explique ainsi que les parcs urbains servent avant tout à maintenir l’ordre social et la productivité économique. Les espaces verts permettent de « régénérer » physiquement les classes ouvrières afin de préserver leur capacité de travail dans les sociétés industrielles. Les parcs sont donc pensés comme des instruments de stabilité urbaine autant que comme des équipements de santé publique.
Cette logique utilitaire demeure aujourd’hui très présente. Le parc contemporain est souvent conçu moins pour le vivant lui-même que pour les fonctions qu’il remplit dans la ville : amélioration du cadre de vie, attractivité économique, hausse des valeurs foncières, limitation des tensions sociales ou encore adaptation climatique.
Les concours de « villes fleuries », créés en France à partir de 1959, illustrent cette mise en scène politique du végétal. Les municipalités sont évaluées selon des critères esthétiques, paysagers et touristiques. Le fleurissement devient un indicateur de prestige territorial..
Pourtant, plusieurs géographes critiquent cette nature fortement contrôlée. Le paysagiste Gilles Clément oppose ainsi la « nature spontanée » aux espaces verts excessivement domestiqués, qu’il considère parfois comme des formes de contrôle du vivant. Dans son concept de « jardin en mouvement », il défend une approche plus libre des écosystèmes urbains, laissant davantage de place aux dynamiques naturelles.
Cette tension entre écologie réelle et mise en scène végétale est notamment perceptible à Rabat. En effet, depuis les années 2000, la capitale développe une stratégie de marketing territorial fondée sur l’image d’une ville patrimoniale, moderne et durable. Le projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg constitue l’un des symboles majeurs de cette politique.
Créée en 2005, l’Agence pour l’aménagement de la vallée du Bouregreg pilote un programme couvrant environ 6 000 hectares entre Rabat et Salé. Le projet prévoit la requalification des berges, la création de promenades paysagères, de marinas, d’équipements culturels et de vastes espaces verts. Son coût global est estimé à plusieurs milliards de dirhams.Bouregreg est perçu comme un levier de rayonnement international destiné à renforcer l’attractivité touristique et économique de la capitale.
Cependant, ces aménagements soulèvent tout de même quelques interrogations. Qui bénéficie réellement de ces espaces réaménagés ? Les populations populaires profitent-elles durablement de ces transformations, ou celles-ci favorisent-elles surtout les investisseurs immobiliers, les touristes et les classes aisées ?
Le géographe Neil Smith a montré, dans ses travaux sur la gentrification, que les opérations de renouvellement urbain accompagnées de verdissement provoquent fréquemment une hausse des prix immobiliers. À New York, la création de la High Line a contribué à une augmentation spectaculaire de la valeur foncière des quartiers voisins : entre 2003 et 2011, les prix immobiliers dans l’ouest de Manhattan ont augmenté de plus de 100 % selon les données de la ville de New York et plusieurs études urbaines américaines. Ce phénomène, parfois appelé green gentrification, montre bien que la nature urbaine peut devenir un facteur d’exclusion socio-spatiale.
B. Les parcs urbains : solutions au réchauffement climatique
Avec l’accélération du changement climatique, la fonction des espaces verts urbains évolue profondément. La nature n’est plus seulement mobilisée pour embellir la ville ou renforcer son attractivité ; elle devient une infrastructure essentielle au fonctionnement même des métropoles.
Les villes sont particulièrement vulnérables au réchauffement climatique en raison du phénomène d’îlot de chaleur urbain. Les surfaces minérales absorbent et restituent fortement la chaleur. Selon le Programme des Nations unies pour les établissements humains (ONU-Habitat), les températures dans les centres urbains peuvent être supérieures de 3 à 7°C à celles des espaces ruraux environnants lors des épisodes caniculaires. Cette surchauffe accroît les risques sanitaires, notamment pour les populations âgées ou précaires.
Dans ce contexte, les espaces verts remplissent plusieurs fonctions écologiques essentielles. Les arbres réduisent la température grâce à l’ombre et à l’évapotranspiration ; les sols végétalisés absorbent une partie des eaux de pluie et limitent les inondations ; la végétation capte une fraction du dioxyde de carbone et de certains polluants atmosphériques. À titre d’exemple, une étude de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) montre que les quartiers fortement arborés peuvent enregistrer une baisse locale des températures de 1 à 5°C.
Le concept de « solutions fondées sur la nature » (Nature-Based Solutions) occupe désormais une place centrale dans les politiques urbaines internationales. Défini par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il désigne l’utilisation des écosystèmes pour répondre à des défis sociaux et environnementaux. Plusieurs métropoles ont intégré ces stratégies : Singapour développe depuis les années 2000 une politique de « ville-jardin » avec toitures végétalisées et corridors écologiques ; Copenhague utilise des parcs inondables pour gérer les fortes pluies ; Medellín a créé des « corridors verts » ayant permis de réduire localement les températures de près de 2°C selon plusieurs études climatiques urbaines.
Dans les villes fortement minéralisées comme Casablanca ou Rabat, les espaces verts sont désormais pensés comme des « îlots de fraîcheur ». Certaines municipalités privilégient des espèces résistantes à la sécheresse, comme le caroubier, l’olivier ou certains acacias, capables de supporter les fortes chaleurs tout en nécessitant moins d’irrigation.
Cependant, cette évolution transforme progressivement le vivant en outil technique. Le philosophe et anthropologue Bruno Latour critique cette vision utilitariste dans plusieurs ouvrages, notamment Où atterrir ? (2017), où il explique que les sociétés modernes considèrent souvent la nature uniquement à travers les services qu’elle rend aux humains. Les écosystèmes ne sont plus perçus comme des milieux vivants autonomes mais comme des dispositifs destinés à maintenir les conditions de vie urbaines.
Cette réflexion rejoint les analyses du géographe Augustin Berque, pour qui la modernité occidentale a progressivement séparé artificiellement l’homme de son milieu naturel. Les villes détruisent d’abord les écosystèmes originels, puis tentent ensuite de réintroduire des fragments de nature sous forme contrôlée, artificialisée et hautement aménagée.
La vallée du Bouregreg constitue un exemple révélateur de cette logique. Dans les documents officiels de l’Agence d’aménagement, la vallée est régulièrement présentée comme le « poumon vert » de l’agglomération Rabat-Salé. Les espaces végétalisés doivent remplir plusieurs fonctions simultanées : améliorer le cadre de vie, limiter l’étalement urbain, réduire les effets des canicules et renforcer l’attractivité touristique.
Mais cette approche soulève plusieurs limites. Les chercheurs Aziz Ballouche et Ibtissam Lahrach rappellent que la vallée du Bouregreg abrite des zones humides et des écosystèmes fluviaux anciens particulièrement fragiles. Or, les grands projets d’aménagement tendent parfois à réduire cette richesse écologique à une fonction essentiellement paysagère ou touristique. Certaines études environnementales signalent notamment des perturbations liées à l’urbanisation des berges et à l’artificialisation croissante des sols.
Une question fondamentale émerge alors : peut-on réellement recréer artificiellement la nature détruite par l’urbanisation ? Cette interrogation est centrale dans les débats contemporains sur l’écologie urbaine. Un alignement d’arbres décoratifs ou une pelouse irriguée peuvent certes améliorer localement le confort thermique, mais ils ne remplacent pas la complexité biologique d’un écosystème autonome constitué d’interactions entre sols, eau, végétation, microfaune et cycles naturels.
Le sociologue et philosophe Edgar Morin insiste précisément sur cette complexité du vivant. Morin explique que les systèmes écologiques reposent sur des interactions multiples impossibles à reproduire entièrement par la planification technique. Les villes contemporaines cherchent souvent à simplifier artificiellement des équilibres naturels beaucoup plus complexes qu’elles ne peuvent réellement maîtriser.
Cette critique prend une importance particulière dans le contexte marocain, marqué par un stress hydrique croissant. Selon le Conseil économique, social et environnemental du Maroc, les ressources en eau disponibles par habitant sont passées d’environ 2 560 m³ par an en 1960 à moins de 620 m³ aujourd’hui, seuil proche de la pénurie hydrique. Les sécheresses répétées des années 2022-2025 ont fortement affecté les barrages du pays et conduit plusieurs villes à limiter l’arrosage des espaces verts.
Dès lors, la multiplication des parcs urbains soulève un paradoxe écologique majeur : comment développer des infrastructures végétalisées parfois très consommatrices d’eau dans un pays confronté à la raréfaction croissante des ressources hydriques ?
Ainsi, la végétalisation urbaine révèle une contradiction profonde des métropoles contemporaines. Les villes cherchent désormais à réparer, grâce aux infrastructures vertes, les déséquilibres environnementaux produits par leur propre développement. Le parc urbain devient alors bien plus qu’un simple espace de détente : il constitue à la fois un outil politique, une vitrine territoriale, une infrastructure climatique et un révélateur des tensions écologiques contemporaines.
Derrière l’image rassurante de la nature en ville se cache finalement une question centrale pour la géographie urbaine moderne : la ville cherche-t-elle réellement à renouer avec le vivant, ou tente-t-elle simplement de rendre soutenable un modèle urbain fondamentalement artificiel ?
IV. Conclusion
Ainsi, plus qu’une réintroduction spontanée de la nature en ville, les parcs urbains représentent une nature reconstruite et contrôlée à toutes les échelles. A Rabat, comme dans de nombreuses métropoles, cette nature aménagée reproduit et amplifie des inégalités socio-spatiales déjà existantes. La répartition des parcs urbains, leur qualités, leur accessibilité et leurs usages dessinent une géographie verte qui épouse fidèlement la ségrégation socio-spatiale et les héritages coloniaux existants.
Ces inégalités s’inscrivent dans une instrumentalisation plus large des espaces verts. Le parc urbain devient donc un levier immobilier, une sorte de vitrine territoriale qui est un réel outil de rayonnement international. L’exemple de Rabat est donc révélateur à cet égard, bien qu’elle dépasse les normes de l’OMS en superficie verte, cette superficie est inégalement répartie sur le territoire, les parcs de qualités restent donc largement inaccessibles aux populations les plus précaires. Ce qui est présenté par le discours institutionnel comme un bénéfice collectif cache en réalité des conflits d’intérêt entre gestionnaires, habitants et promoteurs, conflits masqués par une rhétorique du “tous gagnants”.
Pourtant, Rabat n’est pas un cas isolé. De Paris à New York à Medellin, les mêmes dynamiques d’éco-gentrification et de justice environnementale traversent les métropoles contemporaines, soulignant l’aspect politique qui domine la question verte. Dans un contexte de réchauffement climatique et de stress hydrique croissant, la contradiction se fait encore plus vive: comment végétaliser la ville de manière équitable et écologiquement cohérente, sans reproduire les exclusions que l’on prétend combattre? Si l’avenir du parc urbain ne résidait non plus dans la mise en scène de la nature, mais dans une véritable justice environnementale au cœur de la ville, une nature accessible à tous, pensée pour le vivant en profitant autant que pour les enjeux politiques autour.
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